02/04/2011

CA TU NE LE DIS QUE POUR ME DESARMER

- La femme:" Ne crie pas, l'enfant dort."

- Bruno: " Tu dis l'enfant - comme s'il ne devait plus avoir de nom pour moi ! Et toujours raisonnable, c'est ce que tu es ! Vous les femmes avec votre minable coté raisonnable! Avec votre brutale compréhension pour tout et chacun ! Et jamais vous ne vous ennuyer, bonne à rien que vous êtes. Vous êtes toujours assises quelque part, pleine d'enthousiasme, à laisser passer le temps. Sais-tu pourquoi vous ne deviendrez jamais rien? Parce que jamais vous ne vous soûlez toutes seules !

Vous vous baguenaudez dans vos appartements bien rangés, comme de prétentieuses photo de vous même. Vous faites les mystérieuses, vous couinez à force d'insignifiance, camarades patentées que vous êtes, vous étouffez les autres avec votre humanité bornée, des machines à mettre en tutelle pour tout ce qui est vivant. Reniflant le sol, vous rampez en tous sens, jusqu'à ce que la mort vous ouvre la bouche toute grande.

" Il cracha de coté: " Toi et ta nouvelle vie! Jamais encore je n'ai vu une femme qui ait durablement modifié sa vie. Rien que des bonds de côté- et puis après c'est la vieille rengaine qui recommence.

Tu sais quoi? Ce que tu fais maintenant, tu le feuilletteras plus tard en coupures de journal jaunies comme seul événement de ta vie! Et tu te rendras compte que tu n'as fait que courir derrière la mode: la mode d'hiver de Marianne!"

- La femme: " Tu as préparé tout ça d'avance, n'est-ce pas ? Tu ne veux pas du tout parler avec moi, pas du tout être avec moi ! "

- Bruno: " Je préférerais encore parler avec un fantôme!"

- La femme: "Tu as l'air terriblement triste, Bruno!"

- Bruno: " ça tu ne le dis que pour me désarmer."

Ils se turent longtemps.


text. Peter Handke, La femme gauchère
pict. ae, Brasilia

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